Consulter les messages sans réponse | Consulter les sujets actifs Nous sommes actuellement le Ven 19 Jan 2018 16:48



Répondre au sujet  [ 2 message(s) ] 
 07 - Plan Neige 

Votre opinion sur cette nouvelle ?
Le sondage s’est clôturé le Jeu 21 Oct 2010 14:12
Excellent 50%  50%  [ 2 ]
Bien 50%  50%  [ 2 ]
Suffisant 0%  0%  [ 0 ]
Insuffisant (qualité d'écriture) 0%  0%  [ 0 ]
Insuffisant (intégration dans l'univers) 0%  0%  [ 0 ]
Nombre total de votes : 4

 07 - Plan Neige 
Auteur Message
Contributeur
Avatar de l’utilisateur

Inscription : Sam 2 Mai 2009 21:16
Message(s) : 527
Bonjour à tous,


Cette fois, la nouvelle suivante va nous transporter au milieu de la deuxième Guerre des Confins, au plus fort du terrible conflit qui embrasa des systèmes entiers, opposant le Conseil K'Rinn allié aux Rithai Irilia et les Rithai Arythem.

EDIT 01/10/2010 : modifiée suite à première relecture.

Citer :
Le plan Neige était simple au départ : les planètes k’rinn avaient des régions froides, peu exploitées et mal cartographiées par les insectoïdes. Il suffisait d’y débarquer des commandos, qui se ravitaillaient sur place et menaient des attaques-surprises contre les équipements des K’rinns. Les mines, les barrages, les barrières climatiques artificielles étaient des cibles faciles et peu défendues. Les Défenseurs k’rinns étaient une petite minorité, et la plupart étaient déjà engagés sur la flotte et sur d’autres fronts planétaires. Le Conseil K’rinn avait dû rappeler une grande partie de ses effectifs pour mener la contre-attaque. Les commandos Arythem avaient alors beaucoup souffert : obligés de battre en retraite vers les régions les plus glaciales, pénibles même pour des Rithai, là où les réflexes redoutables des Défenseurs k’rinns étaient fortement ralentis. Les deux camps avaient souffert et subi des pertes effrayantes. Pauvres héros gelés, mal soutenus par des équipements thermiques insuffisants et par l’espoir que l’adversaire s’épuiserait avant eux… Seulement, l’équipement des Défenseurs était renouvelé par une industrie planétaire dynamique, et celui des commandos Arythem, faute de convois, s’épuisait dans des combats et des déplacements continuels.
(Le Livre des Batailles)



………………………………………………….

Simple, oui, simple… Une grande surface d’un blanc éblouissant, sous le ciel violet à l’atmosphère rare… Ici, les étoiles proches sont visibles en plein jour, comme pour donner un avant-goût du froid interstellaire. Ici, rien ne vous sépare de l’immensité démesurée de l’espace.

L’armure est intérieurement chauffée, tout comme le compresseur d’air, lourde masse métallique qui pèse et siffle sur nos croupes… Mais les batteries s’épuisent, elles se rechargent mal sous ce soleil aux rayons obliques. Dans quelques heures, ce sera la nuit, éblouissante d’étoiles, sans la flamme falote du petit soleil rouge. Et la température chutera encore, des dentelles de givre se formeront sur nos pelages. Qui sait si nos batteries tiendront jusqu’à l’aube ? Dans quelques heures, il faudra nous presser les uns contre les autres, comme le troupeau primitif. Nous blottir sous la neige, pour que les missiles thermiques des K’rinns ne nous repèrent pas.

J’invoque une image de feu, pour réchauffer mon corps grelottant. Une gigantesque flamme bleue danse devant mes yeux : le puits de méthane que nous avons incendié il y a trois jours. Ironie de la guerre. Nous tremblons de froid, alors que nous venons de brûler la consommation d’énergie d’une planète. Cet hiver, les ouvriers et ingénieurs K’rinns souffriront du froid comme nous. Tek’kettet est une station multiple, faite de cinq implantations à des latitudes différentes. La vie naturelle est à peine naissante, quelques bactéries du méthane dans les marécages, et ces papillons de neige, qui ne vivent que quelques heures, que j’ai vus jaillir du marécage pendant une chaude journée. Sur les cinq implantations K’rinn, trois sont sous les latitudes subpolaires, deux vers ce qui correspond aux tropiques : mais, en cette saison, toutes sont sous zéro. Une température bien froide pour ces insectoïdes sans fourrure. J’ai dit trois ? Non, deux : ils n’ont pas eu le temps de rebâtir Tek’kettet Delta, que nous avons fait sauter, rasée jusqu’au sol lors de notre première attaque. Une surprise totale. Que sont devenus les travailleurs de Delta ? Nous les avons vus fuir, avec tous les engins qu’ils ont pu trouver. Un pauvre cortège de carapaces, de pattes disloquées par les explosions, d’yeux à facettes tournant leur détresse vers l’horizon. Nous n’avons pas cherché à les poursuivre. Nous n’avons pas les moyens de garder des prisonniers, et notre but n’est pas de tuer. Seulement de gêner l’industrie de guerre k’rinn, et surtout de les obliger à rappeler les Défenseurs.

Nous nous traînons vers notre objectif, un ravin où nous serons au moins abrités du vent. Il y aurait des abris plus proches, mais nous devons par-dessus tout dépister les Défenseurs. Nous ne savons pas combien ils sont : mille, trois mille ? Nos services sont incapables d’établir l’effectif de l’ennemi. Mille défenseurs, et sans doute trois ou quatre fois plus de convoyeurs civils, ce serait une très grosse concentration de forces pour cette race sans instinct guerrier. Mille Défenseurs qui ne participeront pas aux batailles de l’espace, pour détruire et disperser nos vaisseaux… Pour nous autres, Rithai fourbus que seul l’honneur maintient debout, c’est un succès. Un succès, oui, fragile mais éblouissant comme les papillons de neige

Le ravin est ouvert devant nous, brèche noire vigilante dans la blancheur endormie du champ de neige. Il ouvre sa gueule aux mâchoires de monstre. Des rochers difformes, couverts de lichens comme une lèpre, où nous nous sentons pris au piège. Vivrons-nous jusqu’à l’aube ? Je désigne cinq guetteurs pour surveiller le ciel et les entrées du ravin. C’est une terrible responsabilité, car si le vent se lève, si leurs batteries flanchent avant l’aube, nous les retrouverons en statues de glace. Mères qui avez porté ces jeunes, qui avez insufflé l’air dans leurs poumons, arrivez-vous à dormir là-bas sous vos dômes ? Nous pardonnerez-vous ?

Tek’kettet Delta détruite, Tek’kettet Gamma inutilisable par l’incendie de ses puits de gaz, ce sont deux centres sur cinq qui font défaut à l’adversaire. Et on nous a dit, sans plus de précisions, que d’autres attaques étaient en cours sur d’autres planètes. Quels préjudices causons-nous aux K’rinns ? Suffiront-t-ils à les forcer à la retraite ? Mon niveau de compétence n’est pas suffisant pour répondre à ces questions. Nous faisons notre part de travail, c’est ce que je réponds à mes soldats quand ils m’interrogent. Alors que nous finissions de faire sauter les puits, les engins de reconnaissance nous ont envoyé le signal d’alerte maximale : une flottille de Défenseurs convergeait vers nous. Nous avons juste eu le temps d’évacuer. Nos glisseurs nous attendent à quelques jours de marche, en un point convenu à l’avance : nous n’aurons plus qu’à filer sur la glace jusqu’à Tek’kettet Eta, la troisième étape de notre tournée de destruction. Du moins, c’était le programme avant que les éclaireurs n’envoient leur signal. C’était leur dernier signal : soit ils ont été anéantis, soit ils se sont mis en silence radio pour leur échapper.

Les Défenseurs connaissent mal les Rithai, ils ne prévoient pas que nous pourrons parcourir de telles distances à pied. Du moins, c’est sur cela que se fonde notre tactique. Sur cela, et sur notre résistance au froid. Si les insectoïdes engagent le combat ici, ils souffriront plus que nous. Je vérifie que tout est prêt pour affronter une attaque nocturne, et je vais, à mon tour, me rouler en boule parmi mes compagnons. Dormir, et revoir l’aube ?

Bien avant l’aube, les salves lumineuses nous réveillent. Nous nous dégageons d’un fouillis obscur de pattes et de queues, de rêves fugitifs et de désirs inassouvis, et nous retrouvons nos individualités guerrières. Quatre jambes rapides pour filer vers l’ennemi, deux bras nerveux serrant les fusils et les lance-foudres, une queue tendue en signe d’alerte, le vieux symbole du prédateur en chasse… Au bruit, aux éclats, à l’instinct, je devine que l’attaque principale vient du nord. J’envoie l’ordre de reculer et d’évacuer la partie la plus exposée, tandis que deux groupes vont converger vers les ailes de l’adversaire. Dans la confusion de l’attaque, nos Rithai ont une chance de passer et d’atteindre les engins lourds des Défenseurs.

Un soldat git à terre, tremblant et se convulsant, la langue bleue sifflant dans l’air glacial. La peur du premier combat ? J’ai connu ça, et je ne lui en voudrais pas. Mais en fait, c’est tout autre chose : son compresseur d’air le lâche, et il est en train de suffoquer. Je lui colle mon arrivée d’air sur le nez, je le laisse respirer un grand coup, et je demande à un de ses compagnons de s’occuper de lui. Pas le temps de m’attarder. Je m’aperçois que j’ai oublié de mémoriser son id-symbole : demain, je ne saurai pas s’il est vivant ou mort.

Mille, trois mille Défenseurs ? Je devine, parmi les rochers, des échanges de tirs sur toute la longueur du ravin. S’ils ont déjà lancé leur attaque principale, nous pouvons les contenir. S’ils sont plus nombreux… Un feu d’artifice fulgure, à peu près là où je prévoyais leurs batteries de lance-missiles. Au moins un de nos groupes à pu franchir leur ligne et faire du bon travail. Mais la riposte est plus fournie que prévu. Les convoyeurs civils ? Ils sont parfois armés, ils tirent dans le vide, mais leur nombre peut faire illusion à des officiers non avertis. Mais si c’est un second corps de Défenseurs…

Des salves jaillissent derrière nous. D’autres Défenseurs, oui, et ils nous prennent en tenaille par le sud-est. Je vais de ce côté avec le groupe de réserve. Jusqu’ici, j’ai à peine entrevu l’adversaire : une petite tache floue dans l’œilleton du viseur. Mais ici, des traînées de lichen brûlent avec des flammes vertes, une odeur de chaudron de sorcière, et il y a assez de lumière pour apercevoir tout ce qui ne se cache pas assez vite sous les rochers. Les Défenseurs k’rinns. Boudinés dans leurs cocons thermiques, ils ont l’air de gros bébés. Mais il ne faut pas s’y fier. Je connais leur réputation : je sais que malgré leur petite taille, ils sont aussi durs que nous. J’en vise un, puis un deuxième. J’ai touché, mais sont-ils hors de combat ? Je ne le saurai pas, car je dois me déplacer aussitôt pour éviter les tirs en riposte.

J’entends le bourdonnement d’un engin volant. Je lève les yeux vers le ciel : une énorme lueur, puis une averse d’étincelles qui filent dans tous les sens, enfin un fracas écrasant au sud. Nos missiles ionisants ont touché un transport k’rinn. Très bien. Sauf que nous avons peu de missiles, et je ne sais pas combien les K’rinns alignent de transports. Et la bataille au sol ne s’interrompt pas. Courir, viser, tirer, repérer l’emplacement suivant. Tout un automatisme qui fonctionnerait presque avec des soldats endormis. Les adversaires ne sont pas aussi rapides que je le craignais : cette marche sur le plateau glacial les a éprouvés. Même nos bleus arrivent à les toucher. Mais ils se rapprochent, et les lichens en feu réduisent notre marge de manœuvre…

Pas de douleur. Simplement mon bras qui cherche un chargeur, et je m’aperçois qu’il ne répond pas à mon esprit. Je baisse les yeux, et je vois un flot de sang qui coule de ma manche. Je me couche, le moignon en l’air pour ralentir le flot, et je cherche un pansement isostat dans mes sacoches tachées de sang. Une série de contorsions pour enlever la manche, panser la plaie, prendre un chargeur de la main droite et recharger le fusil. S’ils approchent, j’ai encore le temps d’en toucher un ou deux.

Mais ils ne s’approchent pas. J’entends un sifflement dans mes oreilles. Est-ce la perte de sang ? On dit que la Mort, la Mère de Ceux qui s’en vont, siffle avant d’enfoncer sa langue dans la bouche des agonisants… Non, c’est le vent. La tempête se lève, et des flocons épais mitraillent les rochers autour de nous. Dans un dernier regard, je vois Rithai et Défenseurs se précipiter à l’abri, car le froid tue plus sûrement que les armes. Je repère un amas de neige, je m’y enfonce comme un bébé dans la poche maternelle. Puis le noir.

La lumière du soleil me réveille. J’ai dû sortir la tête de la neige, je ne sais pas quand. Je suis engourdi, je ne sens pas mon bras gauche, mais la température est presque douce. Je patauge maladroitement dans la neige meuble. Je croise un cadavre K’rinn, aux articulations curieusement tordues. Puis un Rith, allongé, le dos cambré, la face explosée. Est-ce celui-là qui se tordait d’asphyxie tout à l’heure ? Impossible à dire. Je ne distingue même pas sa couleur de poil.

Quelque chose a bougé. Automatisme : je me jette à couvert, le fusil braqué. J’entends un cliquetis étrange, puis une voix hachée, monocorde, aux éclats métalliques.

- Rith je sais que tu es là. Inutile de tirer tout le monde est mort là autour. Je demande arrêt du combat pour chercher blessés.

J’ai déjà entendu une ou deux fois ce genre de voix. C’est un appareil qu’emploient les K’rinns pour reproduire la langue des Rithai, car leur voix naturelle est un cliquetis incompréhensible. Seuls leurs officiers et les personnages importants ont ce genre d’appareil. Il doit être à peu près de mon grade.

- Tu es seul, Défenseur ?
- Je suis seul. Si tu ne tires pas je vais avancer vers toi. 

Je réfléchis. Est-ce un piège ? Avec ma blessure au bras, j’aurais du mal à reprendre le combat. Et il y a peut-être aussi des blessés Rithai.

- D’accord. Sors de ton abri, et je sortirai du mien. Notre accord vaut uniquement pour nous deux. »

Nous nous levons en même temps, et nous allons l’un vers l’autre. Je vois qu’il est encore plus blessé que moi : une jambe arrachée, les pans du cocon thermique qui pendent lamentablement, et une autre blessure sous le casque qui fait couler du fluide sanguin sur sa mâchoire.

- Capitaine Dawak’kar ud Arythem id Buldh. Et toi, qui es-tu? 

Il répond par une série de cliquetis, puis par des chiffres en langue Rith, 23 742 11, qui doivent correspondre à un matricule. Il a un large geste de son long bras gauche.

- J’ai exploré tout le secteur est de ce côté du ravin aucun survivant uniquement des morts tués et gelés. Je n’ai pas encore exploré le secteur ouest. 
- Qui a gagné ?
- Mon implant radio est cassé. Je ne sais pas tout. » De son court bras, il me montre sa blessure à la tête, sans doute un éclat de roche qui s’est glissé sous le casque. Il continue par un geste de son long bras, celui qui n’est pas encombré par l’arme. « J’ai regardé les empreintes. Les Rithai ont échappé à l’encerclement je crois qu’ils sont partis vers l’ouest. Les Défenseurs les ont suivis. Je me suis réveillé il y a trente-deux minutes je suis blessé il n’y a plus personne. 
- Je vois. Ca a été dur pour tout le monde. Allons vers l’ouest, alors.

Nous marchons un long moment côte à côte, sans un mot. Nous ne nous quittons pas des yeux, et nous gardons nos armes prêtes à tirer : je ne sais pas ce que vaut l’honneur k’rinn, et lui, pour sa part, il a sûrement entendu des histoires terrifiantes sur la férocité des Rithai. Je vois qu’il a beaucoup de mal à marcher : il a une jambe en moins, et le compresseur d’air est un fardeau bien lourd pour un être aussi mince. Je lui propose de porter une partie de son barda, au moins les trousses de soins. Difficile de lire les émotions chez un être aussi différent de nous, sans langue, sans queue, sans muscles faciaux, sans rien de ce qui exprime les sentiments chez les Rithai. Il frotte ses quatre mains les unes contre les autres. Il se décide enfin à rompre le silence.

- Je suis désolé nous devions faire la sommation avant de vous attaquer c’est la règle toujours essayer de parler avant mais la sommation n’a pas été faite c’est une négligence grave je suis désolé. 

Ses excuses m’embarrassent plutôt qu’autre chose. Quand j’étais élève-officier, on m’a souvent reproché d’être trop rêveur, trop poète. J’essaie d’éviter tout sentimentalisme.

- C’est la guerre, nous ne nous attendions pas à des politesses de votre part. Il n’y a pas un service chez les K’rinns pour ramasser les blessés ?
- Il y a. Notre caravion-hôpital a été abattu par votre missile cette nuit. 

Embêtant, ça. Une faute de chaque côté. Nous compterons les points à la fin, s’il y a quelqu’un pour les compter.

Nous fouillons partout, sous les rochers, dans la neige, sans trouver autre chose que des cadavres, Rithai et K’rinns. Par ce temps, tous ceux qui étaient blessés et trop mal en point pour s’abriter ont gelé. Nous avons eu de la chance de survivre. Je lui demande :

- Il n’y a pas de problème si je prends des piles thermiques sur les cadavres ? Les miennes sont usées. 
- Quel problème est-ce? Froid très froid pour tout le monde K’rinns et Rithai. 

Je lui fais signe de s’éloigner à quelques queues, et nous déposons nos armes. Nous ne sommes pas encore totalement en confiance : je n’ai qu’une seule main valide, et je suis vulnérable chaque fois que je dois manipuler un autre objet que mon arme. Et lui, s’il restait trop près, je pourrais le renverser et l’écraser à coups de pieds. Chacun de nous est un guerrier et sait comment fonctionne l’esprit de l’autre. Je dois surmonter ma répugnance pour ouvrir le cocon thermique d’un Défenseur. Sa carapace chitineuse dégage, malgré le froid, une odeur d’acide et de corne brûlée. La décharge a dû entrer profondément par une des jointures. Les piles thermiques des K’rinns s’adaptent parfaitement sur nos équipements, tout comme leurs chargeurs et d’autres pièces. C’est normal : nous avions prévu de vivre sur l’ennemi autant que possible. Comme ils sont plus petits que nous, il faut deux de leurs piles pour réchauffer mon armure, mais c’est un grand bien-être de sentir enfin un peu de chaleur.

Nous commençons à causer, à faire connaissance. Je n’imaginais pas qu’un K’rinn pouvait bavarder comme un Rith, pour le plaisir ou simplement pour passer le temps. D’ailleurs, ce n’est peut-être pas gratuit : il cherche à me tirer des informations utiles. Nous retardons le plus longtemps possible le moment de décider lequel de nous deux est le prisonnier de l’autre. J’apprends qu’il a trois parents : un couple procréateur et un K’rinn de grande taille, le porteur, qui a pris soin de lui et d’un grand nombre d’autres larves. Le porteur ne sort guère de la ruche, il joue un peu le rôle de nos mères, en moins mobile. Le Défenseur en parle avec des gestes rapides de ses courts bras. Je commence à comprendre son code gestuel : il fait des gestes avec sa paire de longs bras quand il parle de sa vie sociale et de son travail, avec ses courts bras pour parler de lui et de ses proches. Je lui parle de ma tribu d’origine, dans la steppe au nord d’Arythem Skarae.

- L’hiver est froid. Pas aussi froid qu’ici, mais il y a de la neige et des vents coupants, comme ici. 
- Je n’ai jamais vu la neige avant que je viens ici. Simple et blanc. 
- Nous habitons dans des dômes, bien isolés du froid. Il y a des grandes salles souterraines, pour jouer et aller en classe. J’y allais avec les jeunes de ma classe d’âge, frères et sœurs, cousins et cousines. La plupart sont à l’armée, aujourd’hui. Ma mère est morte il y a longtemps, avant la guerre. 
- Beaucoup de guerriers y a-t-il parmi vous ?
- Tous ceux qui sont volontaires. Nous manquons parfois d’armes, mais jamais de guerriers. 

Il balance la tête. Je ne sais pas quelle émotion cela exprime.

- Parmi les K’rinns le Défenseur est solitaire. Les autres enfants ont peur de lui et même ses parents. Il est retiré et mis dans une école spéciale pour qu’il ne leur fasse pas de mal. La guerre seulement est notre vie naturelle. Aimes-tu la guerre ? 

Je suis surpris par la question. Je réfléchis un instant.

- Non. 
- Je n’aime pas la guerre il y a que j’ai les capacités de la guerre je vis entièrement maintenant. Je ne sais pas quel est le mot Rith. 

Et il émet un de ces sons cliquetants que je ne connais pas. Tristesse ? Fierté ? Honte ? Fatalisme ? Tout cela à la fois ? J’entends un bourdonnement qui résonne entre les flancs du ravin, comme l’écho d’un engin éloigné. Un caravion ? Les civils K’rinns ont sûrement envoyé un engin pour ramasser les morts. Je sais ce que pense le Défenseur, et il sait ce que je pense : je pourrais m’emparer de cet engin, et essayer de rejoindre ma troupe… Où donc ? Nous avons des rendez-vous convenus avec nos vaisseaux ravitailleurs, et j’en connais la liste. Il est un Défenseur et son devoir est de m’en empêcher. Son devoir est de me capturer et de me faire avouer nos points de rendez-vous. Mon devoir est de m’échapper et de continuer ma mission, même si je dois tuer 23 742 11. Etrange impression d’appeler par un numéro ce… frère d’armes ? Je n’ai qu’une main valide, il en a quatre, mais je crois que je serais plus rapide que lui : le froid l’engourdit plus que moi. D’interminables secondes s’écoulent, les muscles tendus, la main sur la crosse, chacun guettant, les nerfs à vif, le premier geste de l’autre…

- 23…
- Dawak’kar… 
- Si nous restons sur cette planète, l’un de nous deux tuera l’autre. 
- Pas forcément. 
- Peut-être pas… Nous pouvons renouveler notre trêve, le temps d’emporter les morts.
- Nous pouvons. Nous passons les morts au broyeur et nous les mettons en compost pour les plantes médicinales. Es-tu d’accord les morts Rithai aussi ? 
- Ce n’est pas notre habitude… Mais ce n’est pas une mauvaise coutume. D’accord. Es-tu d’accord que je fasse l’éloge des morts Arythem ? 
- Tu peux rester pour faire ce que tu veux faire. Je ne comprends pas le mot rith.
- Je peux le faire maintenant. Pas la peine d’attendre le caravion. »

Une fois de plus, nous nous éloignons l’un de l’autre et nous posons nos armes. Je prononce le rituel des Tués au Combat.

- Arythem vous a envoyés loin de vos dômes, et vous ne reverrez pas l’éclat de vos lunes. C’est en vous que vit l’honneur du clan, et c’est dans la vie du clan que vous vivez.

Nous entendons le caravion se poser quelque part, à l’extrémité est du ravin. Je termine calmement l’hommage aux morts.

- Je remercie les morts ennemis qui ont contribué à votre gloire. Reposez-vous de vos fatigues et de vos blessures, et allez librement dans la lumière infinie. 

Puis je reprends mon fusil et j’adresse à 23 un signe d’adieu.

- Que les lunes te soient favorables, Défenseur. Sauf si nous nous revoyons au combat. 

Il me fait un signe, avec ses courtes pattes :

- Je pense que nous nous reverrons.

Ce n’est que plus tard, quand nous sommes depuis longtemps hors de vue l’un de l’autre, que je songe que j’ai emporté ses trousses de soin. Tant pis. Il est au milieu des siens, il ne manquera de rien. Je trouve aussi dans ses sacoches des piles de rechange, qui seront bien utiles si j’arrive à rejoindre ma troupe.

Comme il arrive après les tempêtes, c’est une journée chaude, et je m’attends presque à voir sortir les papillons de neige.

………………………………………….

Le capitaine Dawak’kar a pu rejoindre sa troupe. Il nous a accompagnés lors des dernières marches. Nous avons échappé trois fois à l’encerclement des Défenseurs, mais en perdant chaque fois une partie de nos effectifs et de notre matériel. Le ravitaillement prévu n’est jamais arrivé : les vaisseaux k’rinn avaient détruit en vol nos transports. Comment aurions-nous pu savoir qu’une espèce sentiente complètement inconnue, les Humains, venait d’engager sa flotte dans le conflit et d’incliner la balance en leur faveur ? Un de nos commandos a atteint Tek’kettet Alpha et a fait sauter le grand barrage, mais c’était une mission suicide : aucun d’eux n’est revenu vivant. Nous autres, nous avons fini par être encerclés, complètement à court de vivres et de munitions. Il a fallu nous résigner à la captivité, et elle a été plutôt douce, d’ailleurs, jusqu’à ce que la paix soit conclue. C’est au retour de la guerre que nous nous sommes mariés.

Nous avons été ensemble à H'Rkann, au Musée de l’Extinction, cinq ans après la guerre. C’est alors que j’ai appris qu’il avait échangé des lettres avec 23 732 11, ou plutôt K’pet’tjyewuta, selon le système de transcription qui n’a été défini qu’après la guerre. Il était là. On lui avait greffé une autre jambe, et il marchait sans trop de mal, malgré une différence d’épaisseur et de texture. Ils n’ont pas parlé beaucoup, mais Dawak’kar m’a dit qu’il paraissait ému. Je ne sais pas trop sur quoi il se fondait.

(Journal de Moh’himi ud Ayak, épouse du sous-intendant des Armées Dawak’kar)



Mer 18 Août 2010 15:25
Profil
Administrateur
Avatar de l’utilisateur

Inscription : Lun 17 Mai 2004 11:13
Message(s) : 3131
Localisation : Près de Paris
Bonjour à tous,


Alors, aucun commentaire ? Eh bien, cette nouvelle n'a été que très peu modifiée à la première relecture et la voilà donc de nouveau en ligne.

_________________
@+

Benoît 'Mutos' ROBIN

"Si ce message n'est pas édité au moins 3 fois, attendez un peu, il n'est pas fini !"


Ven 1 Oct 2010 20:24
Profil Site internet
Afficher les messages publiés depuis :  Trier par  
Répondre au sujet   [ 2 message(s) ] 

Qui est en ligne ?

Utilisateur(s) parcourant ce forum : jango_jas et 1 invité


Vous ne pouvez pas publier de nouveaux sujets dans ce forum
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Vous ne pouvez pas éditer vos messages dans ce forum
Vous ne pouvez pas supprimer vos messages dans ce forum
Vous ne pouvez pas insérer de pièces jointes dans ce forum

Recherche de :
Aller vers :  
cron
Propulsé par phpBB® Forum Software © phpBB Group
Designed by ST Software for PTF.
Traduit en français par Maël Soucaze.