Consulter les messages sans réponse | Consulter les sujets actifs Nous sommes actuellement le Sam 20 Jan 2018 13:53



Répondre au sujet  [ 1 message ] 
 08 - Ni bonjour, ni au revoir 

Votre opinion sur cette nouvelle ?
Le sondage s’est clôturé le Jeu 22 Oct 2009 04:28
Excellent 100%  100%  [ 5 ]
Bien 0%  0%  [ 0 ]
Suffisant 0%  0%  [ 0 ]
Insuffisant (qualité d'écriture) 0%  0%  [ 0 ]
Insuffisant (intégration dans l'univers) 0%  0%  [ 0 ]
Nombre total de votes : 5

 08 - Ni bonjour, ni au revoir 
Auteur Message
Contributeur
Avatar de l’utilisateur

Inscription : Sam 2 Mai 2009 21:16
Message(s) : 527
(Extrait des carnets de Sara Seynberg, xénoethnologue de l’Alliance Planétariste humaine)

Les Rithai, en tout cas les Irilia, sont des gens d’une courtoisie remarquable. Bien sûr, il leur arrive de se quereller, de se battre en duel à la lance, de se faire des procès où le perdant peut être condamné à l’esclavage pour «dette d’honneur». Et ils peuvent être d’une brutalité inqualifiable envers leurs esclaves. Mais entre personnes libres, y compris avec les humains, ils suivent un cérémonial raffiné de salutations, de compliments, d’allusions répétées à vos illustres ancêtres, et ils veillent à ne jamais heurter l’amour-propre de leur invité. Ils ne vous serviront pas le champagne et les petits fours, parce que ces raffinements culinaires ne sont pas dans leur culture, mais ils interrompront leurs activités les plus urgentes pour venir vous saluer et vous mettre à l’aise.

Ceci pour dire qu’en me réveillant ce matin-là dans un campement nomade Rith, ma première pensée a été : « Tiens, c’est curieux, personne n’est encore venu nous saluer. » Nous étions arrivés au milieu de la nuit, il n’y avait pas de guetteurs en vue et nous avions planté notre tente au hasard sur le premier emplacement libre. Mais le vieux glisseur minier qui nous véhicule n’est pas particulièrement silencieux, et si je n’avais pas été morte de fatigue, je m’en serais certainement inquiétée plus tôt.

Le soleil pâle d’Irilia-17 est déjà assez haut dans le ciel. La température est encore tiède, mais elle ne tardera pas à devenir brûlante. Le pilote du glisseur, un jeune Rith nommé Am’kaz, est en train de faire ses exercices de gymnastique sur un coin de sol dégagé. Il fait jouer ses quatre jambes et ses deux bras, il enroule et déroule son corps, il saute en tournoyant après sa queue, avec l’agilité des jeunes Rithai. En me voyant, il remet sa longue robe sur son dos.

« Salut, dame. J’espère que les lunes te seront favorables aujourd’hui, à toi et à ton petit. Si tu permets, je dois faire un bon nettoyage du moteur, il a avalé beaucoup de sable pendant la route. J’ai été faire le tour du campement, j’ai vu les gens d’ici, je pense que… »
Il a ce mouvement de la croupe qui correspond au haussement d’épaules chez les Rithai.
« … Toi, au moins, ils te salueront comme il convient à ton rang et à tes honorables ancêtres. »

Qu’est-ce que cela veut dire ? Je sens du mécontentement dans sa voix et dans le pelage hérissé de son échine. A-t-il été mal reçu par les habitants ? Avons-nous enfreint sans le savoir une des règles de leur campement ? Le mieux est d’aller vérifier. Je demande à Pouliche de venir avec le bébé.

Pouliche aux Pattes Fines est une jeune esclave, ou plutôt une esclave adulte, depuis qu’elle a eu un petit, que le chef Pok’karath de Pok’kar m’a louée pour la durée de mon séjour. Son petit est né sous ma tente, et il est donc mon fils, selon la coutume des Rithai, ce qui est une situation assez embarrassante. Pouliche a l’air resplendissante ce matin, avec le nourrisson dans ses bras. Elle est vraiment très jolie, du point de vue Rith, et depuis qu’elle est sous ma protection, elle a perdu cet air de chien battu qui dépare souvent les esclaves. Je dois même faire attention qu’elle n’attire pas trop les mâles, et j’ai déjà dû tenir en respect le pilote, il n’y a pas longtemps.

Nous sommes dans un campement Rith traditionnel, et je peux me permettre de circuler sur le dos de mon esclave, comme le font parfois les anciens aux jambes fatiguées… Et je dois avouer que c’est mon cas. Tant pis pour le code éthique de l’Alliance. Nous cherchons des yeux le point d’eau. C’est Pouliche qui le repère en premier, au fond d’un ravin proche, accessible par un chemin creux. Elle attend pourtant mon ordre pour se diriger de ce côté. Une esclave n’a pas à prendre d’initiative quand elle est avec une personne libre.

Comme toujours, il y a une petite foule qui va et vient avec des récipients. Des abreuvoirs improvisés, des creux dans le sol avec une bâche, sont remplis à grands seaux d’eau, et les herbivores domestiques piétinent autour. Ce n’est pas un campement riche : il y a beaucoup plus d’iguanes-quatre-pattes que de gros varans six-pattes. Je calcule déjà le prix du veau-varan que je vais acheter, car c’est un des rares animaux d’Irilia-17 qui soient vraiment comestibles pour les humains.

Pourtant, quelque chose me frappe : aucun des habitants ne fait attention à nous. Seuls les iguanes nous voient et s’écartent sur notre passage. Les Rithai vont et viennent, le regard absent. Ils n’ont pourtant pas l’habitude de voir passer une humaine ! En me rapprochant sur le chemin, je me rends compte que les abreuvoirs sont pleins, que les reptiloïdes n’y donnent plus qu’un coup de langue distrait de temps en temps, mais que les Rithai continuent d’y verser de l’eau à tout faire déborder. Ce gaspillage d’eau est totalement scandaleux dans une culture du désert.

Je fais signe à Pouliche de s’arrêter.
« Ne bouge pas d’ici. Ne dépose pas le petit. Je vais voir ce qui se passe. »
Je prends ma trousse d’analyse, je mets pied à terre et je descends par le chemin étroit vers le point d’eau. S’il y a quelque chose dans l’eau ou dans l’air qui explique cette conduite étrange… Je ne suis plus qu’à trois pas du point d’eau quand un cri aigu me fait retourner. C’est Pouliche. Elle a été heurtée par un Rith, un grand mâle adulte, qui la pousse devant elle. Elle tente de se dégager, mais elle est bloquée par deux autres mâles qui marchent aux côtés du premier. Elle referme ses bras sur le petit et tente désespérément de le protéger. Elle va être piétinée si elle s’obstine à rester sur place. Je lui crie : « Pouliche ! Eloigne-toi ! Ne reste pas devant eux ! »

Mon cri arrive juste un peu trop tard, et Pouliche est déjà en train de basculer au sol quand je vois Am’kaz atterrir d’un bond, dans une gerbe de sable et de cailloux. Il tire énergiquement Pouliche sur le côté, et il bloque avec ses pieds de devant la marche du premier mâle. Il prend une attitude de défi, le poil hérissé, les oreilles en avant, la queue dressée à l’horizontale. Il gronde :
« Ne touchez pas à cette esclave ! Sa maîtresse est très jalouse ! »
Jalouse ? Je connais bien le terme en langue Rith, il signifie littéralement « qui s’accroche aux parties génitales de quelqu’un ». Ce n’est pas ainsi que je définirais mes rapports avec Pouliche aux Pattes Fines, mais c’est une approximation suffisante. Et le jeune Am’kaz ne manque pas de courage, car chacun des trois mâles est plus gros et plus fort que lui. Mais les trois n’ont pas l’air de faire attention à lui, pas plus qu’à la jeune esclave. Ils tentent seulement de continuer leur marche, le regard absent.
Je crie :
« Am’kaz ! Laisse-les et amène-moi Pouliche ! Vite ! »

Am’kaz se décide enfin à quitter le chemin, et il descend la pente vers moi en courant, Pouliche et le bébé contre lui. Je m’assure que ni elle, ni le petit Dorbih’nni ne sont blessés. Elle est saine et sauve, mais elle a eu très peur. J’aurais pourtant dû savoir combien il faut être prudent quand on donne des ordres aux esclaves ! Si je lui dis de « rester là sans bouger », elle y restera, même en danger de mort. Enfin, je m’en souviendrai.

Je remercie Am’kaz pour son aide. En fin de compte, il a laissé là son moteur pour nous suivre : lui aussi pense qu’il y a quelque chose de louche.
« On dit que les gens du Val du Crâne font des choses étranges, mais pas au point de perdre la tête. Toi, dame, tu as beaucoup voyagé, as-tu déjà vu une chose pareille ? »
J’avoue que non. J’aimerais questionner Pouliche, mais la présence d’Am’kaz l’empêcherait de répondre. Ce n’est pas qu’elle ait peur de lui, mais un esclave n’est pas censé avoir une opinion devant son maître, pas devant témoins en tout cas, et Pouliche est fidèle au code de conduite de l’esclave. Ce n’est qu’en tête-à-tête que j’arrive parfois à lui faire dire ce qu’elle pense. Am’kaz désigne ma trousse d’analyse.
« Tu voulais faire quelque chose avec ça ? »
Je lui explique l’usage des instruments. Il hoche la tête avec énergie.
« Il vaut mieux que j’y aille moi-même, dame. Sinon, ces gens du commun risquent de te piétiner. J’ai déjà vu faire des mesures. »
Am’kaz appartient à la seconde caste Rith, celle des artisans. Il travaille dans une exploitation minière, et, bien sûr, il a déjà vu des géologues au travail. Je lui confie les instruments avec toutes les explications nécessaires. Je crains qu’il n’en casse un ou deux avec ses gros doigts, mais il vaut mieux risquer un peu de matériel que de froisser ce garçon.

Pendant qu’Am’kaz tourne autour du point d’eau et remplit ses tubes d’échantillons, je me tiens contre Pouliche et je lui parle à voix basse.
« As-tu déjà entendu parler du Val du Crâne ? Sais-tu quel clan habite ici ? »
« Tu sais déjà ça, maîtresse. Tu es si savante. Le clan qui s’appelle Leïnth, je crois. Pok’karath ne m’a jamais conduite chez eux. Maîtresse Tapok’ki a reçu des gens de chez eux, elle les saluait, eux, leur tribu, leurs ancêtres, mais pas leurs alliés. Je ne sais pas… Je ne sais plus… »
Elle n’a pas l’air d’en savoir davantage, elle respire l’embarras, et je me dépêche de détourner la conversation avant qu’elle ne me demande de la battre : c’est ce que fait une esclave qui se croit en faute. Elle avait sûrement des connaissances plus étendues au temps où elle n’était pas encore esclave, mais j’ai déjà remarqué qu’il y avait un mur étanche entre elle et son passé. Les esclaves occultent totalement leurs souvenirs de Rithai libres, sans que je sache comment se passe le processus.

Am’kaz revient déjà avec son matériel. Il n’a rien cassé et il a tout disposé comme il faut, par ordre de prélèvement. La chaleur grimpe très vite, il vaut mieux revenir à notre tente pour en faire l’étude. Très décevant : rien à signaler. L’eau du puits est potable, celle des abreuvoirs contient des sécrétions toxiques d’iguanes-quatre-pattes, elle serait buvable par des Rithai mais pas par des humains, la boue ne contient rien de particulier. Les poussières atmosphériques n’ont rien d’exceptionnel : sable, spores végétales, petits insectoïdes. D’ailleurs, les reptiles ont un comportement tout à fait normal, et quel que soit le facteur en jeu, il agit uniquement sur les Rithai.

Je n’ai toujours pas d’émetteur radio pour demander du secours. C’est interdit par mon contrat d’étude avec Irilia. Officiellement, c’est à cause de l’état de guerre : si nous sommes assez loin des systèmes Arythem, les cartels humains, nos ennemis et potentiellement ceux d’Irilia, ont des bases dangereusement proches. Mais je soupçonne aussi un tabou Rith sur les communications radios. C’est un point que je chercherai à éclaircir. En tout cas, nous sommes abandonnés à nos seules forces.

Puisque les Leïnth sont muets, le mieux qui me reste à faire est d’explorer le camp. Je trouverai peut-être une explication. En quelques mots, j’explique à mes deux compagnons ce qu’il faut chercher. Am’kaz a encore ce haussement de croupe dédaigneux : pour lui, demander un renseignement à une esclave est une perte de temps. Nous nous mettons tous trois en chasse, et c’est Pouliche aux Pattes Fines qui trouve le lieu : une tente un peu plus grande que les autres, sans doute celle du chef de campement, avec des restes de feu et de festin. C’est là que les Leïnth ont mangé hier soir : un varan fraîchement chassé, d’une variété sauvage.

Am’kaz nous a rejointes et il vient flairer les restes de nourriture. Sa queue se dresse en arc de cercle et dessine un point d’interrogation, révélant une grande perplexité. Puis il se tourne vers moi.
« Dame, c’est une grande honte. Je sais ce qu’ils ont mangé. De l’herbe à esclave. Il vaut mieux ne pas en parler.»
C’est la première fois que j’entends parler de cette herbe, et j’insiste pour savoir. Les Rithai ne parlent pas volontiers de ce qui concerne l’esclavage : Am’kaz, les yeux enfoncés, les mains devant la figure, a l’air de l’image vivante de la honte.
« C’est la poudre de cette herbe qu’on donne à l’esclave, au début, pour le soumettre. Une fois qu’il est habitué à obéir, pas de problème. Mais on lui donne cette herbe au début, ou quand il résiste. C’est une grande honte d’en faire manger à des personnes libres. Aucun Irilia ne ferait cela. »
« Et où trouve-t-on cette poudre ? »
Am’kaz tarde à répondre, et, à mon étonnement, c’est Pouliche qui pointe la main vers un des nombreux étuis métalliques du pilote. Le couvercle porte un symbole gravé que j’enregistre mentalement. Am’kaz paraît malade de honte, et j’en aurais presque pitié de lui, mais je n’oublie pas qu’il doit me dire toute la vérité.
« Tu as de cette poudre ? »
« Oui, dame. Les mines louent des esclaves, et de temps en temps, ils ont peur de descendre, alors je leur donne de la poudre. Jamais à des personnes libres ! »
Je n’ai pas du tout envie de discuter de l’esclavage avec notre pilote. Je lui ordonne de me remettre son étui de poudre, sous prétexte d’en analyser le contenu. Je ne suis pas experte en biologie et je vois mal comment je pourrais produire un antidote, mais ce produit est trop dangereux pour que je le laisse traîner. Am’kaz obéit, l’air très malheureux. Je me détourne et je vais rechercher comment cette drogue a pu être versée dans le repas.

Les camps Leïnth semblent organisés à peu près comme ceux des autres Irilia, et Pouliche me montre où sont les marmites et les provisions. La tente du chef, ou plutôt de l’épouse du chef qui régente « l’intérieur de la tente », est bien dotée. Je vois de longues lanières de viande épicée suspendues à une poutre, un petit luxe pour ces nomades austères. Il y a aussi un coffret à bijoux que personne n’a jamais songé à verrouiller : les Rithai pratiquent le pillage d’une tribu à l’autre, mais ils ignorent le vol à l’intérieur de leurs camps. Je jette un coup d’œil aux bijoux, essayant de leur trouver une place dans mon classement…

Un fracas terrifiant éclate au-dessus de nous. Avant que j’aie retrouvé mes esprits, Am’kaz est déjà à l’entrée de la tente. Il désigne des taches sombres dans le ciel clair. Des vaisseaux ! J’identifie des engins de fabrication Rith, un vieux cargo à la peinture écaillée et deux transports légers, de type commando, comme j’en ai souvent vu aux actualités militaires. Aucun emblème visible, pas plus Arythem qu’Irilia. J’essaie de me souvenir de ce que m’a dit Pouliche à propos des Leïnth : « Maîtresse Tapok’ki saluait leur tribu, mais pas leurs alliés ». S’agit-il de ces alliés que les Irilia refusent d’inclure dans leurs salutations ?

Les trois engins se sont posés sur le plateau, à mi-chemin du point d’eau et du campement. J’aperçois, ou plutôt je devine, tellement ils sont furtifs, un groupe de Rithai bien armés, avec la silhouette souple des jeunes. Ils se faufilent entre les rochers, et il leur suffit de quelques minutes pour encercler le campement.
« Ce sont des pirates », dit Am’kaz à voix basse. « Des trafiquants d’esclaves ! »
Je comprends que nous sommes en grand danger. Ces pirates vont nous emmener avec leur cargaison, ou bien nous éliminer comme témoins gênants. Si nous essayons de fuir en glisseur, ils verront le nuage de poussière, et leurs vaisseaux légers nous rattraperons en un clin d’œil. J’ai un regard vers mon fils de tente, le petit Dorbih’nni, pelotonné au sein de sa mère. Ai-je la moindre chance de le sauver ? Entre nous, seul Am’kaz est armé, et il ne tiendrait pas longtemps contre un commando aguerri…
« Am’kaz, j’ai vu que tu avais tout un matériel de prospection dans ton glisseur. As-tu des explosifs ? »
« Oui, Dame. Bonne idée. Je les balance sur les pirates, boum ! »
« Va les chercher et attends que je te dise ce qu’il faut en faire. »
Pendant qu’il est sorti, je me mets à fouiller les coffres avec Pouliche, et je lui demande de m’aider à me préparer. C’est extraordinairement risqué, mais j’ai une toute petite chance de réussir.
Am’kaz revient avec ses explosifs. Je n’ose pas y toucher, mes mains tremblent tellement que je crains de les faire sauter, mais j’arrive à le questionner d’une voix à peu près calme.
« Dis, Am’kaz, connais-tu ce modèle de cargo ? »
« Bien sûr. Nous utilisons les mêmes à la mine. »
« Alors… »
J’entends les pirates en train de fouiller les tentes les plus proches. J’ai juste le temps d’expliquer ce que je veux faire. Am’kaz n’a pas du tout l’air convaincu, mais il n’a pas de plan de rechange et il nous fournit les explications nécessaires.

L’instant de vérité arrive. Je sors de la tente, d’un pas aussi digne et majestueux que possible. Les pirates forment un arc de cercle autour de la place d’assemblée. Leurs fusils sont braqués sur moi, ils sont presque tous jeunes, sauf deux adultes : l’un, trapu, au pelage épais, qui doit être à moitié Arythem, et l’autre, un albinos, peut-être un Irmothem. Ils n’ont visiblement pas l’habitude de voir une humaine, surtout une humaine portant, par-dessus sa combinaison saharienne, un riche châle brodé Rith et une série de lourds colliers de joyaux.

A ce stade, j’ai une chance sur trois. Si les pirates travaillent pour leur propre compte, nous sommes perdus. S’ils sont à la solde d’Arythem, nous sommes perdus. Reste la troisième possibilité…
« Salutations, nobles Rithai. Que les lunes éclairent vos équipages et vos glorieux ancêtres, et qu’elles éclairent vos alliés. C’est un honneur de vous recevoir sous ma tente. »
Ils sont déconcertés. Le fait que je parle leur langue, et que j’emploie toutes les formules de politesse d’une noble dame Rith, achève de les dérouter. Je les vois s’incliner et bredouiller quelques formules de politesse.
« Nobles Rithai, mon honneur s’accroitrait comme la lune si vous vouliez bien manger sous mon toit. Vous avez fait une longue traversée. »
Le demi-Arythem lâche un juron obscène. L’albinos m’inspecte en silence, d’un œil méfiant. Celui-là a l’air du plus intelligent des deux, et il faut que j’endorme très vite sa méfiance.
« Vous n’êtes pas encore informés ? Je suppose que vous êtes en silence radio depuis quelques jours. Une entente est conclue entre Irilia et Cartel-Sol. J’étais là pour veiller à son application sur cette planète. Je connais bien votre plan, puisque j’ai participé à sa conception : faire disparaître un campement Leïnth afin de créer une tension entre Leïnth et les autres Irilia. Mais les conditions ont changé. Un incident avec la tribu Leïnth ne servirait plus du tout les intérêts de nos cartels. »
Ils ont presque l’air de me croire. Ils pénètrent sous la tente, l’arme au poing, et se rassurent en voyant qu’il n’y a qu’une jeune esclave avec son bébé. L’albinos me scrute de ses yeux rouges.
« Personne d’autre avec toi… Dame ? »
« Mon pilote personnel. Il est en train de nettoyer le moteur. Voulez-vous vous asseoir ? »
Ils sont encore soupçonneux, mais la courtoisie Rith est trop forte, même sur des pirates. Ils commencent à se servir avec leurs doigts dans la grande écuelle de viande en lanières. L’odeur des épices est très forte et me fait presque tourner la tête. Il faudra quelques minutes pour que la drogue agisse, et je bavarde de n’importe quoi, des choses absurdes, je fais l’éloge des cartels et de tout ce qu’ils ont apporté à la Galaxie, je félicite les pirates pour leur métier… Enfin, ils penchent la tête, le regard vague, et je reconnais une expression familière. Un air absent que j’ai vu… Oui, aux esclaves qui m’ont portée sur leur dos. Je n’ai plus qu’à continuer.
« Pour que vous ne soyez pas venus pour rien, je vous donne ce coffret de bijoux. Cartel-Sol vous versera le reste du paiement à votre retour, comme convenu. Vous n’y perdrez rien. »
J’entrouvre légèrement le couvercle, je vois leur regard briller, et aussi celui de leurs jeunes, devant l’éclat des joyaux. Je fais signe à Pouliche aux Pattes Fines, qui est toujours à s’occuper du bébé dans un coin de la tente.
« Hep ! Pose le petit ! Va porter ce coffret dans le grand vaisseau, et pose-le là où je t’ai dit. Ensuite, reviens tout de suite et ne traîne pas. Hiiip ! »
Elle lâche le petit et l’allonge sur le tapis de la tente. Elle prend le coffret et se dirige vers la sortie. A ce moment, Dorbih’nni se tortille et commence à s’agiter… S’il choisit ce moment pour crier et réclamer le sein, Pouliche risque de revenir l’allaiter : c’est un des rares cas, avec la mort subite, où une esclave a le droit d’interrompre sa tâche… et si un des pirates a l’idée de regarder le coffret de plus près… Je prends le bébé dans mes bras, et je me mets à le dorloter désespérément, mon « fils de tente », sans prêter attention aux petites griffes qu’il enfonce dans ma cuisse…

Les pans de toile de l’entrée se balancent doucement, et finissent par rester immobiles dans l’air lourd. Mentalement, je compte les pas. Pouliche va arriver au cargo. Les Rithai libres, j’en suis presque sûre, n’accordent aucune attention aux faits et gestes des esclaves. Un esclave n’est jamais supposé agir de sa propre initiative, et tant qu’il est au travail, il n’y a aucune raison de s’en inquiéter. Si on la laisse monter, et atteindre le poste principal… Si les gardes ne sont pas méfiants… Si un des jeunes du vaisseau n’a pas une urgente envie de sexe…

Le temps me semble une éternité. Enfin, Pouliche réapparaît dans le rideau de la porte, et presque au même instant, un bruit sourd d’explosion retentit. A part un léger frémissement, Pouliche n’a pas l’air d’y prendre garde, elle se rassied sur le tapis et donne le sein au nourrisson. Les deux chefs pirates sont presque aussi indolents qu’elle, ils roulent des yeux indifférents et jouent mollement avec leurs bols. Mais les jeunes, alertés par le bruit, se précipitent dehors. Je les suis, avec la lenteur et la dignité qui conviennent à une ancienne.

Il y a beaucoup d’agitation autour du cargo : les pirates courent dans tous les sens, le fusil en alerte. D’ici, on ne voit ni fumée, ni dégâts. Il faudrait une explosion beaucoup plus puissante pour percer la coque d’un cargo spatial. Mais le poste de commande doit être en miettes, et les pirates n’auront pas le temps de le réparer avant le prochain passage de la flotte Irilia. Je reviens vers mes invités, et je m’incline vers eux en redoublant de politesse.
« Maintenant, il va être temps de vous en aller. Je crains que votre cargo n’ait eu une avarie mécanique. Ces vieux modèles ne sont pas toujours très fiables. Mais Cartel-Sol sera très honoré de vous fournir un cargo neuf en plus des sommes promises. »
Les jeunes pirates ne sont pas tous dupes, mais ils sentent que la situation leur échappe et ils n’osent rien décider sans l’accord de leurs chefs. Ils prennent les deux aînés par le bras, et ils les entraînent d’un pas rapide vers le plus proche des vaisseaux légers. Ils se dépêchent de transférer tout ce qu’ils peuvent du matériel du cargo, avant de l’abandonner pour de bon. Quelques minutes plus tard, les propulseurs rugissent à nouveau, et deux fines silhouettes grises, couleur de pierraille, s’envolent pour disparaître dans le ciel.

Je ne sais pas combien de temps agit la drogue, quelques heures ou quelques jours. Plutôt quelques jours, à ce que m’a dit Am’kaz. Nous veillerons sur les Leïnth jusqu’à ce qu’ils soient en meilleur état, et j’espère que la femme du chef ne m’en voudra pas pour la perte de ses bijoux. Pouliche, elle, ne pense qu’à son nourrisson.
« Tu as entendu ? Comme il a bien roté. »


Dim 13 Sep 2009 10:07
Profil
Afficher les messages publiés depuis :  Trier par  
Répondre au sujet   [ 1 message ] 

Qui est en ligne ?

Utilisateur(s) parcourant ce forum : Aucun utilisateur inscrit et 1 invité


Vous ne pouvez pas publier de nouveaux sujets dans ce forum
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Vous ne pouvez pas éditer vos messages dans ce forum
Vous ne pouvez pas supprimer vos messages dans ce forum
Vous ne pouvez pas insérer de pièces jointes dans ce forum

Recherche de :
Aller vers :  
cron
Propulsé par phpBB® Forum Software © phpBB Group
Designed by ST Software for PTF.
Traduit en français par Maël Soucaze.