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 06 - Le dur et le fluide 

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 06 - Le dur et le fluide 
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Inscription : Sam 2 Mai 2009 21:16
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(Extrait des carnets de Sara Seynberg, xénoethnologue de l’Alliance Planétariste humaine.
Citation finale empruntée à Françoise Legré-Zaidline, Voyage en Alcidie, Boubée, 1977.)


Cela fait à présent deux cent vingt-sept jours que je partage la vie d’un campement nomade Rith. En calendrier d’Irilia-17, cela correspond au tiers d’une année, ou à trente-deux « lunes gauches » ou à un peu plus de quatre « lunes droites », puisque Irilia-17 a la chance d’avoir deux lunes : c’est donc un monde « bien luné » selon les critères des Rithai.

Tout le monde sait ce que sont les Rithai, ces grands félins-centaures dotés de deux bras, quatre pieds et une longue queue, mais très peu d’humains ont pu les voir dans leur vie sociale coutumière, loin de l’agitation et de la technicité envahissante des stations spatiales. Je dois à l’amitié du clan Irilia la faveur exceptionnelle de suivre leur vie au milieu du désert.

Kladaway, la femme Rith qui m’héberge, est une guérisseuse. C’est une hôtesse attentionnée et une informatrice précieuse. C’est aussi, je l’espère, une amie, en tout cas une personne que j’aime et estime autant que mes meilleurs camarades humains.

Pour la situer dans le système social Rith, elle est une adulte, c’est-à-dire en âge d’enfanter. Elle a trois enfants, deux jeunes et un petit, qui sont dans d’autres campements. Pour les Rithai, les « petits » sont des êtres vulnérables qui doivent être nourris et protégés. Ils passent beaucoup de temps à jouer et reçoivent une éducation. Les jeunes des deux sexes gardent les troupeaux, ils pratiquent la chasse, la guerre et les expéditions de pillage : ces activités guerrières sont très valorisées par le code d’honneur Rith. L’âge adulte est assez tardif, c’est l’âge du mariage et de la procréation, et aussi du commandement et des responsabilités sociales. Les femmes adultes cessent de pratiquer les arts de la guerre, mais elles peuvent avoir une grande autorité pour gérer les biens de la famille et du clan. La vieillesse, enfin, est un âge de sagesse et de sérénité, loin de la violence et des compétitions.

Kladaway appartient à la caste des artisans, la deuxième du système social Rith tel qu’il existe sur Irilia-17. Les nobles ou Thisk, les « gens de parole », sont la première caste : cela comprend les chefs qui donnent les ordres, les prêtres qui récitent les formules rituelles, et les bardes qui chantent les poèmes. Les artisans, la deuxième caste, sont les « gens de matière » : ils taillent, préparent ou transforment les matériaux. C’est chez les artisans qu’on peut le mieux observer la répartition symbolique de l’univers Rith. Les mâles travaillent les matériaux « durs » : la viande séchée, le métal, le bois. Les femelles exercent leur art sur les matériaux « fluides » : eau, lait, teintures et médicaments. Depuis le début de l’ère technologique, les artisans ont énormément grandi en importance, au point de rivaliser avec les « gens de parole », mais la distribution des tâches suit toujours le même clivage. La métallurgie et l’exploitation minière sont masculines, la chimie est féminine. L’astronavigation et la radio-émission, naturellement, se sont ajoutés au patrimoine des nobles.

Les « gens de troupeau » ou « gens de chasse » forment le commun peuple, la caste la plus nombreuse. Ils n’ont pas d’activité réservée, puisque les nobles et les artisans ont droit aux mêmes tâches qu’eux. Ils peuvent être riches ou pauvres, mais la plupart sont les serviteurs volontaires des gens de la première ou de la deuxième caste. Même chez les Rithai qui vivent et travaillent dans les grandes villes, il y a généralement un individu ou un couple de haute caste qui touche les salaires de l’ensemble du groupe et qui les répartit à sa guise. Cela donne une idée de l’autorité qui est la leur dans la société nomade.

Les esclaves ne sont pas une caste à proprement parler. A vrai dire, j’ai moi-même un esclave. Il n’est pas ma propriété, il m’a été loué par le chef du camp que j’accompagne, Pok’karath de la tribu Pok’kar. L’esclave est chargé de me porter, car je serais incapable de supporter les longues marches des Rithai sous un soleil accablant, et il me rend divers services. Il n’a pas vraiment de nom, il est appelé « l’adulte bai de Petite Ancienne », et même le mot « adulte » correspond au terme employé pour le bétail et non pour les Rithai. « Petite Ancienne » est le surnom que m’a donné Kladaway, parce que je suis relativement âgée, selon les critères Rithai, mais que je suis fragile et vulnérable comme un petit enfant. J’avoue que je n’ai pas cherché à me renseigner sur « Adulte Bai ». Il fait son travail comme il faut, il obéit à mes ordres, et, quand il est maladroit ou négligent, n’importe quel Rith libre s’empresse de lui flanquer des coups de pied. Peut-être est-ce par mauvaise conscience que je n’ai pas essayé d’en savoir plus.

Pourtant, je vais bientôt en apprendre plus sur Adulte Bai. Pok’karath m’a fait appeler à sa tente. Il m’a fait dire de venir « avec mon esclave », précision superflue puisque je ne me déplace quasiment jamais sans lui, mais qui semble avoir une certaine importance. Devant la tente du chef, il y a une place libre d’une trentaine de mètres de large qui sert de lieu d’assemblée. J’y trouve Pok’karath, entouré de plusieurs anciens qui se tiennent paresseusement à plat ventre. Le reste du peuple se tient tout autour de nous et cache mal sa curiosité.

Pok’karath dresse le buste vers moi et dit :
« Petite Ancienne, il y avait un contrat entre nous deux. Je t’ai loué un esclave, tu l’as conduit et il t’a servie. »
Ce début est déjà déroutant, car il n’est pas du tout habituel chez les Rithai de parler des esclaves, et on ne s’adresse à eux que pour leur donner des ordres brefs. Je suis encore plus surprise quand Pok’karath parle directement à l’esclave.
« Adulte Bai, pendant un an, tu as été une bête de mon troupeau, une bête fidèle et docile. Il y a ici des anciens qui se souviennent que tu as été un Rith adulte. »
Cette fois, Pok’karath emploie bien le mot « adulte » qui s’applique aux êtres pensants et non au bétail.
« Devant ces anciens et devant les Rithai assemblés, je t’enlève ta longe et je te rends aux tiens, comme membre du clan Irilia, Rith du commun peuple, fils d’un père et d’une mère, sous ton nom d’Affom’hab. Et je demande à Petite Ancienne, fille d’un humain et d’une humaine, de t’enlever ta longe avec moi et de répéter ces mots avec moi. »
Je suppose que je dois faire ce qu’on attend de moi. Je mets pied à terre, et, imitant les gestes de Pok’karath, j’enlève avec lui un vieux bout de corde qui entourait le cou de l’esclave. Nous prononçons ensemble la formule d’affranchissement en joignant nos mains sur la tête de l’ex-esclave. Affom’hab s’incline devant nous et murmure :
« Toi, Petite Ancienne, et toi, Pok’karath de Pok’kar, vous m’avez libéré et rendu à mon clan. Que les lunes vous soient propices. »
Il va ensuite vers un groupe de Rithai qui le serrent dans leurs bras et l’entraînent avec eux. Je connais ces Rithai, ils constituent une des familles du campement, leur couleur de pelage rappelle vraiment celle de mon ex-esclave, mais jusqu’ici, je n’avais jamais soupçonné le moindre rapport entre eux et Adulte Bai. Je me sens honteuse, comme humaine et comme ethnologue, d’avoir aussi complètement ignoré un être avec qui j’étais en contact continuel depuis deux cents jours.

Tout le monde félicite Affom’hab et sa famille pour le « retour » du frère perdu. Pok’karath et les anciens bavardent entre eux à voix basse, et je crois comprendre qu’ils évoquent la généalogie d’Affom’hab et les exploits de ses ancêtres, thèmes importants dans les conversations Rithai. Et moi, je me sens un peu perdue, car ma tente est à une bonne heure de marche, le terrain est caillouteux à souhait, et j’avoue que j’ai nettement perdu l’habitude d’aller à pied sur de longues distances.

A ce moment, je vois s’ouvrir la tente de Pok’karath, et deux personnes en sortent brusquement. L’une est une adulte mûre, un peu épaisse, avec une riche robe brodée et des bijoux de valeur. Je la connais bien : c’est Tapok’ki, la cousine et épouse de Pok’karath et la femme la plus importante du campement. Elle tient par l’oreille, en la tirant sans ménagement, une esclave de l’âge des jeunes. Elle la traîne vers Pok’karath et le groupe des anciens, et là, elle la jette à terre et se met à la frapper de ses quatre pieds. Il m’est arrivé plusieurs fois de voir battre des esclaves, mais il me semble que Tapok’ki y va fort, même selon les critères Rithai. Elle se tourne ensuite vers son mari et s’adresse à lui, d’une voix nette et tranchante.
« Pok’karath de Pok’kar, as-tu perdu toute conscience et tout respect de toi-même ? Tu as un contrat avec notre invitée, et tu la laisses errer dans la poussière comme un lézard sans pattes. Tu lui as retirée l’esclave que tu lui loues. Alors, c’est à toi de lui en trouver un autre, sinon ce sera une grande honte pour tout notre clan. Voilà une bête qui ne nous sert à rien : qu’elle serve Petite Ancienne, et nous aurons tenu notre contrat. »
Pok’karath tente maladroitement de formuler des objections, mais les anciens et anciennes donnent raison à Tapok’ki. Dans une tribu comme les Pok’kar, c’est le mâle qui commande à la guerre ou en expédition, mais c’est la femme qui gère les biens, et donc les esclaves. Pok’karath hausse les épaules, ou plutôt il fait le mouvement de la croupe qui correspond à ce geste humain, il relève la jeune esclave et la tire vers moi par le licol.
« Petite Ancienne, tu as un contrat avec la tente de Pok’karath, aussi je te loue Pouliche aux Pattes Fines au même prix et aux mêmes conditions que ce qui a été convenu. Fais-en ce que tu veux, et si elle crève, tu me paieras son prix selon l’estimation des anciens. »
Je note que pour une esclave, on n’emploie pas le verbe « mourir » applicable aux Rithai, mais un autre verbe qui désigne la mort accidentelle d’une pièce de bétail. J’ai l’impression de me faire piéger, car la jeune esclave n’a pas du tout l’air d’être consentante, mais les anciens m’invitent à accepter et approuvent tout à fait la conduite de Tapok’ki. Je cherche des yeux mon amie Kladaway : elle se cache derrière un pan de sa robe et ne laisse rien deviner de ses sentiments. Alors, je me résigne, je prends le licol que me tend Pok’karath, et je répète de mon mieux la formule de location : « Je prends cette esclave, elle fera pour moi ce que je voudrai, et je te paierai le prix si elle crève ».
Je commence à m’en aller en tirant l’esclave par le licol, quand Tapok’ki me rattrape. Avec ce mouvement de langue qui correspond à un gracieux sourire, elle me tend une lourde cravache de cuir.
« Tu n’es pas assez forte pour lui donner des coups de pied, alors si Pouliche aux Pattes Fines n’est pas docile, sers-toi de ça. »
Et comme je ne me décide pas à prendre la cravache, elle l’attache tranquillement au licol de l’esclave.

Nous arrivons à l’extrémité de la place, entre deux tentes proches. Je laisse Pouliche aux Pattes Fines rajuster sa robe, qui a été endommagée par le traitement brutal de Tapok’ki. Elle a vraiment des formes élégantes et délicates, avec les doigts presque roses. Elle n’est pas tout à fait adulte, à ce qu’il me semble, mais on voit nettement, entre ses jambes de devant, l’amorce de la lèvre rose qui sera la poche marsupiale. Elle se remet de ses émotions, je devrais peut-être écrire de son humiliation, et elle redevient aussi soumise et indifférente que l’est habituellement une esclave. Elle-même se baisse et me présente le flanc pour que je monte facilement sur son dos.

Je m’habitue vite à cette nouvelle monture. Elle est moins robuste qu’Adulte Bai, mais plus souple, et, si j’ose dire, plus confortable. J’éprouve même un certain plaisir à la monter. Tout de même, je me dis que j’aurais encore beaucoup à apprendre sur cette question de l’esclavage chez les Rithai. Il faudra que j’interroge Pouliche aux Pattes Fines quand nous serons un peu habituées l’une à l’autre.

C’est une période de rassemblement des troupeaux, il y a beaucoup de remue-ménage et je ne cesse de croiser des jeunes de plusieurs camps, poussant leur bétail avec des sifflements aigus. Leurs bêtes domestiques sont des reptiloïdes, lézards à quatre pieds, de la taille d’une chèvre, et gros varans à six pieds, plus ou moins de la taille d’un Rith. Dans ce fracas et cette poussière, j’ai de la peine à m’orienter et je ne trouve aucun de mes informateurs habituels. Kladaway est occupée à soigner des patients, venus de campements éloignés, et je sais que je ne la verrai pas avant demain.

Pouliche aux Pattes Fines se montre adroite et vigilante. Plusieurs fois, elle m’évite de me trouver dans la trajectoire d’un troupeau. Tant mieux pour moi, car je sais qu’il peut y avoir des accidents sérieux dans la bousculade. Tout au plaisir de la découverte, je me laisse entraîner loin du campement et de mes itinéraires habituels.

Nous faisons halte près d’un point d’eau, toutes les deux seules, hors de vue des tentes. Pouliche aux Pattes Fines est sûrement une bonne observatrice, et elle a dû faire attention à moi lors de mes visites à Pok’karath, car elle me rend juste les services qu’il me faut. Elle prend dans mes provisions une tranche de viande séchée, dure comme du bois, et elle la mastique soigneusement avant de me la fourrer dans la bouche. Je n’ai pas les crocs pointus des Rithai, et j’ai réellement besoin de cette aide pour manger. D’ailleurs, on en fait de même pour les petits et pour les vieux édentés, et c’est une des raisons qui m’ont fait baptiser « Petite Ancienne ».

Il se fait tard, et j’aimerais rentrer au camp. C’est alors que mon esclave, pour la première fois, se montre indocile. Elle s’écarte et recule chaque fois que je l’approche. Et, si je ne me trompe pas, elle me regarde de biais avec un sourire moqueur.

Je suis bien embarrassée : je ne suis ni assez rapide pour la rattraper, ni assez forte pour la maîtriser. La cravache de cuir est bien suspendue à mes sacs, mais je crois que je ne serais pas capable de m’en servir. C’est alors qu’un Rith mâle surgit de je ne sais où, fonce sur Pouliche aux Pattes Fines et se met à la frapper des quatre pieds. Elle roule à terre, et j’interviens en agrippant le bras du mâle pour l’empêcher de piétiner la jeune esclave. Il me regarde, et je reconnais Adulte Bai, ou plutôt Affom’hab. Il me dit d’un ton brusque :
« C’est une mauvaise esclave, elle ne sait pas obéir, il faut la corriger. »
J’essaie de comprendre son point de vue. Comme esclave, il s’est fait battre plus d’une fois, et il trouve normal que les autres esclaves en subissent autant à leur tour. Quand il me tend la cravache et m’invite à m’en servir, je refuse poliment.
« Je te remercie… Affom’hab. Je vais rentrer à la maison et voir ce qu’il faut faire pour elle. »
Il a ce mouvement de croupe qui correspond à un haussement d’épaules. Il m’aide à relever Pouliche aux Pattes Fines, à rajuster mes sacoches et à monter sur son dos. Il nous suit et ne nous quitte pas de l’œil jusqu’à notre retour au camp. Pouliche, l’oreille basse, se garde bien de renâcler.

La nuit est tombée quand j’installe Pouliche aux Pattes Fines chez moi. Nous partageons une tente à côté de celle de Kladaway, c’est-à-dire que je dors sur un matelas et ma servante par terre, sur le coin de sol qui était occupé auparavant par Adulte Bai. Elle prend le temps de tout ranger et de nettoyer les restes laissés par son prédécesseur. Je m’occupe de nettoyer ses plaies et d’y mettre un onguent : Kladaway m’a appris suffisamment de médecine Rith pour ce traitement de base. Je me rends compte que ma conduite est passablement hypocrite, car c’est à cause de moi qu’elle a été battue deux fois dans la journée. Mais il vaut mieux, pour elle et pour moi, qu’elle reste en bonne santé. En signe de paix, je prends la cravache sur les sacoches et je la suspends le plus haut que je peux au poteau de la tente : elle n’en bougera plus, désormais. Quand je me retourne, je vois que la jeune esclave s’est enroulée sur elle-même et s’est déjà endormie.

Les jours suivants, je reprends mes activités d’ethnologue : je parcours le camp, je questionne les Rithai, je fais des longues listes de personnes et de vocabulaire. J’évite de fatiguer ma servante, et je reste dans les parages du camp. Affom’hab nous suit parfois de loin, en hochant la tête.

J’achète une pièce de tissu, du fil et une aiguille pour que ma servante puisse refaire sa robe : les violences successives de son ancienne maîtresse et de mon ci-devant esclave ont laissé sa toilette en piteux état. Elle garde toujours son air impassible, mais je crois qu’elle commence à me faire confiance.

Un soir, pendant qu’elle est en train de coudre, je lui demande :
« Dis-moi, Pouliche aux Pattes Fines, tu n’as pas toujours été esclave ? As-tu une famille ? »
Elle se lève, décroche la cravache du poteau et me la tend.
« Si tu veux me frapper, tu n’as pas besoin de fausses paroles. »
Autant pour moi. Je lui ai demandé une chose qui est contraire au code de conduite des esclaves, et elle croit que je cherche un prétexte pour la punir. Il faudra que je trouve une autre voie pour en savoir plus sur elle.

Pouliche aux Pattes Fines est à mon service depuis deux « lunes gauches », soit une quinzaine de jours, quand une nuit, je me réveille en l’entendant hurler.
« Maîtresse ! Maîtresse ! Aide-moi ! Aaah ! J’ai mal ! »
Il faut qu’une Rith soit vraiment à l’agonie pour gémir et appeler à l’aide, aussi je tombe de mon matelas et je me précipite pour regarder. Un serpent spécialement venimeux se serait-il introduit dans notre tente ? J’allume la lampe, et je vois la jeune Rith se tordre de douleur. Une flaque s’élargit sous son corps, et une chose innommable, couleur de sang, émerge de son ventre. Si ce n’est pas un serpent, est-ce un cafard ou une sangsue géante ? Tout d’un coup, je me sens ridicule : elle est tout simplement en train d’accoucher.

Je cours à la tente voisine.
« Kladaway ! Kladaway ! »
Par chance, la guérisseuse est revenue de sa tournée. Elle se dépêche de prendre soin de Pouliche, et je l’aide de mon mieux en apportant de l’eau fraîche.
« Aide-la à respirer », me dit-elle.
Et me voilà soufflant l’air dans les narines de l’accouchée, tandis qu’elle commence à tourner de l’œil.

Au bout d’une heure, la mère et le petit ont l’air stabilisés, et nous commençons à laver le mélange de sang, de liquide vitellin et de mixtures diverses qui inonde tout ce coin de tente. La guérisseuse a l’air de sortir d’une fosse d’abattoir, et je soupçonne que je ne vaux pas mieux. Kladaway a tout de même l’air très contente. Elle me dit, avec un mouvement de mains qui traduit l’admiration:
« Félicitations. Tu es le père d’un beau petit garçon. »
Du coup, je me demande si la fatigue ne la fait pas dérailler ou si c’est moi qui ne comprends plus la langue Rith. Je lui fais répéter la phrase. Pas de doute : Kladaway me considère comme le père de ce petit mâle. Je n’y comprends plus rien. Elle me tourne le dos, et elle rentre dans sa tente pour s’endormir comme une souche, me laissant seule pour veiller l’accouchée.

Le lendemain, une fois que j’ai pu me reposer et faire ma toilette, je reçois plusieurs visites amicales. Personne n’a l’air de faire attention à la mère, qui se repose dans son coin de tente, le bébé tétant goulument au fond de sa poche ventrale. La présentation du nouveau-né au clan n’aura lieu que dans trois jours, c’est une fête importante que j’ai déjà vue plusieurs fois, mais je suis la vedette du jour : tous les Rithai me félicitent d’avoir un fils pour continuer la lignée de mes ancêtres. J’ai l’impression d’être la cible d’une énorme farce. Mais si les Rithai sont parfois farceurs, ils sont extrêmement sérieux sur toutes les questions de parenté et de lignée. C’est ce que m’expliquera Kladaway quand elle en trouvera le temps. Elle est étonnée qu’une femme instruite, qui parle bien la langue Rith, ignore des choses aussi simples.
« Le petit est né dans ta tente, il a été porté par ton esclave, donc c’est ton fils. Il n’y a pas de mâle avec toi pour être le père, un petit a forcément un père, donc c’est toi le père. Est-ce qu’il y a des petits sans père, chez toi ? »
La logique de Kladaway est imparable, mais il me faudra bien deux jours d’explications pour comprendre le point de vue Rith. Une esclave n’est pas une Rith, c’est une tête de bétail. Mais son petit n’est pas un esclave, c’est un être libre et il a droit à une parenté. L’esclavage de naissance n’existe pas chez les Rithai, ils ne connaissent que l’esclavage à terme, pour un an ou plus. J’en profite pour compléter mon tableau de la répartition des genres dans l’univers Rith. La maternité est un fait biologique « fluide » qui appartient à la sphère privée, et pour la société Rith, il n’est pas essentiel que le petit soit né d’une esclave ou d’une personne libre : c’est une affaire « de l’intérieur de la tente ». Mais la paternité est un fait social « dur », un fait « de la place d’assemblée », et il faut absolument un père pour le présenter à la communauté. Mon étonnement atteint des sommets quand Kladaway me dit, après avoir examiné le nourrisson :
« Je viendrai le soigner tous les jours. Il a l’air un peu fragile, et c’est le premier humain né sur notre planète.»
Conséquence de ce qui précède, le petit appartient à la lignée de son père social, et il est considéré comme humain. De sorte que je me trouve la première femme humaine à être le père d’un nourrisson Rith sextipède. Quand mon rapport va arriver à l’Alliance, je vais passer pour la plus grosse menteuse de la Galaxie.

Tandis que je cogite, Pouliche aux Pattes Fines donne le sein à son petit. Elle semble très fatiguée, je sais que le premier accouchement d’une nouvelle adulte est toujours difficile, mais elle est détendue et heureuse. Elle commence même à me parler. Cette naissance nous a rapprochées.
« Je suis contente que le petit soit né dans ta tente. Je suis sûre que tu seras le meilleur père du campement. Je veillerai sur le petit pour qu’il fasse honneur à ta lignée. »
Je ne sais pas trop quoi répondre. Je me mets prudemment à caresser le petit, mais elle me le retire vite : j’ai encore dû enfreindre un interdit en touchant le petit avant qu’il n’ait été présenté et reçu un nom. La mère ne m’en veut pas, et elle berce le petit avec une sorte de ronronnement. Quels drôles de félins, décidément !

Le troisième soir après la naissance, la lune gauche est visible et pleine, ce qui est un bon présage, puisque c’est la lune considérée comme mâle. Je vais me rendre sur la place d’assemblée pour la présentation solennelle. J’en ai discuté avec Kladaway, et elle m’a conseillé pour le choix du nom.
« Donne-lui le nom d’un de tes ancêtres. Choisis-en un qui soit glorieux. »
J’ai hésité, puis j’ai choisi D’Orbigny. Ce n’est pas un ancêtre à proprement parler, c’est un naturaliste et ethnologue terrien du XIXe siècle, j’ai fait ma thèse de Science Ethno sur lui, et je me sens plus proche de lui que de mes grands-parents que je n’ai pas connus. En prononciation Rith, cela donne quelque chose comme « Dorbih’nni », et cela veut dire « Œil avisé ». Kladaway a l’air d’approuver.

Je n’ai pas envie de me rendre à l’assemblée sur le dos de Pouliche, car elle est encore faible, mais Kladaway me conseille de le faire quand même. Les Rithai ne veulent pas qu’une esclave se repose trop.
« Sinon, elle sera considérée comme une paresseuse, et tu sais comment nous traitons les esclaves fainéants. »
Je sais : à coups de pieds. Je me résigne, et Pouliche a l’air tellement fière de son nouveau statut que je m’en serais voulue de la priver de cette cérémonie. C’est donc avec moi sur son dos et son petit dans les bras qu’elle arrive devant la tente du chef.

Pok’karath et son épouse se tiennent debout au milieu des anciens et des principaux chefs de famille du campement. Tapok’ki paraît de bonne humeur et nous accueille avec un grand sourire. D’un coup, je comprends pourquoi elle était aussi pressée de se débarrasser de Pouliche aux Pattes Fines : si elle avait accouché sous la tente de Pok’karath, son petit aurait été le fils de Pok’karath, et je suppose qu’il y aurait eu une rivalité avec les enfants de Tapok’ki. Décidément, nos deux espèces ont bien des traits communs, et la jalousie en fait partie.

Le prêtre de la lune gauche récite une série de formules rituelles, que l’assistance reprend en cœur. La prêtresse de la lune droite reste silencieuse, puisqu’il n’y a pas de mère légale à féliciter, mais sa présence est nécessaire, de même que celle du barde. Je prononce le long discours que m’a préparé Kladaway : je salue Pok’karath, Tapok’ki et tout le clan Pok’kar, et j’annonce l’identité du petit.
« Moi, Sara Seynberg, humaine de parole, père (!) de ce petit, je vous annonce sa naissance. Sa nation est l’Alliance Planétariste, sa planète d’origine Eta Eridan 2 (!), sa tribu Seynberg. »
Je nomme du mieux que je peux ses grands-parents, arrière-grands-parents et arrière-arrière-grands-parents. J’espère que personne n’ira vérifier, car j’ai dû en inventer la moitié. Je ne respire qu’après avoir prononcé la formule finale :
« Ce petit a pour nom Dorbih’nni. Je demande pour lui le soutien de la tribu Seynberg et celui de la tribu Pok’kar d’Irilia-17 qui m’héberge maintenant».
Qu’en pense la tribu Seynberg ? La tribu Pok’kar, au moins, a l’air satisfaite. Tout le monde applaudit des deux mains et piétine des quatre pieds. Les anciennes du camp se penchent sur le petit et le font passer de mains en mains, comme des fées marraines. Le barde lève les bras en arceau et entonne un chant en l’honneur du petit, accompagné au tambour et à la flûte par deux assistants. Je ne comprends pas tout, il emploie une langue poétique très difficile, mais je saisis qu’il fait l’éloge de l’Alliance et de la civilisation humaine. Il improvise même quelques strophes sur les exploits des Seynberg (il est encore plus menteur que moi) et une conclusion adroitement tournée sur le nom d’« œil avisé ». Je m’assure du coin de l’œil que mon petit enfant a toujours ses six pattes, car cette généalogie humaine finirait par me faire douter…

Je conclus de mon mieux par un éloge de l’ancêtre Alcide d’Orbigny. Je parle de ses voyages, de son séjour chez les Indiens nomades de Patagonie.
« Sans préjugés, sans précipitation, il essaie de comprendre la vie de ces hommes sur une terre aride dans un climat sans nuance. Leur seule richesse, les troupeaux sauvages de guanacos et quelques nandous. »
Oui, c’est un bon ancêtre. Je m’inquiète déjà de ce que deviendra mon petit sur Irilia-17, mais j’espère qu’il tiendra de lui.


Dim 13 Sep 2009 10:05
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Inscription : Lun 17 Mai 2004 11:13
Message(s) : 3131
Localisation : Près de Paris
Bonjour à tous,


Juste une petite remarque qui m'est apparue en relisant le texte. L'accouchement est présenté ici comme douloureux et difficile : plutôt un accouchement de placentaire. Chez les marsupiaux que nous connaissons, l'accouchement est vraiment une formalité, sauf pour le petit qui doit fournir un effort proportionnellement immense. Il faut juste que la mère s"immobilise le temps qu'il grimpe jusqu'à la poche.

Pour un Rith, espèce intelligente et dotée de mains manipulatrices, je verrai juste que la mère saisira le petit à la sortie et le placera dans la poche. Dans le cas de Pouliche aux Pattes Fines, il y aura quand même un aspect panique du fait qu'elle est immature et que c'est son premier bébé. Mais un accouchement marsupial ne me parait devoir requérir tant d'efforts... Dans ce cas aussi, peut-être fait-il attendre plus de trois jours pour que le petit aie une taille suffisante pour être présenté ? Un événement tel que la première sortie du bébé de la poche ?

Ou bien alors on part sur une reproduction des Rithai marsupiale mais avec une gestation plus longue que chez les marsupiaux terriens et un bébé largement plus mature ? C'est une possibilité plus cohérente avec le texte.

Là, je crois que, pour en discuter valablement, il va falloir révéler l'auteur. Mais je lui laisse l'initiative ^-^

_________________
@+

Benoît 'Mutos' ROBIN

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Dim 20 Sep 2009 04:57
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Inscription : Mer 19 Mai 2004 10:14
Message(s) : 711
Localisation : entre angers et saumur...
peut-être les petits rithaïs naissent-ils un peu plus gros, sans être placentaires pour autant, mais plus intermédiare entre un mammfière ovipare et un mammifère marsupial ?

faut que je recherche... j'avais lu qu'avant qu'il y ai des marsupiaux et des placentaires, il y avais des ovipares, mais on peu du coup imaginer plusieurs degrés...

le petit se développe vite dans une poche vitelline, sans coquille calcaire, pendant une vingtaine de jours (ou équivalent d'un cycle lunaire Rithaï si leur planète d'origine à une seule lune bien sûr...)

au bout de ce temps là, le petit ayant épuisé les réserves, nait. Plus petit qu'un lionceau, mais de la taille d'un chaton. Si l'enveloppe de l'oeuf est intacte, le petit un peu trop gros et la mère primipare, on peux supposer que ça peux être douloureux et causer une grande panique.

une autre possibilité du délai pourrait être que les Rithaï peuvent "arrêter" la gestation d'un embryon
pour la reprendre à un moment favorable. Certains mammifères le font sur Terre.

du coup, ça pose la question de l'ouverture de la poche.
vu que les rithaïs sont partiellement quadrupèdes, elles devrait être vers l'arrière il me semble... afin que le petit puisse atteindre de lui même la poche lors de l'accouchement.
mais bon, comme ils ont des mains préhensiles en fait ça n'a pas d'importance puisque la mèr eou un autre adulte peux mettre le petit dans la poche.
---

Sinon, j'ai bien aimé la nouvelle, amis faut que je relise pour en faire une critique plus construite...


Dim 20 Sep 2009 10:36
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Inscription : Dim 2 Août 2009 11:28
Message(s) : 946
Localisation : Spatien
Je pense connaitre l'auteur de cette nouvelle et de toute la saga sur les Rithaï ^^

Bon, sur le coup de l'accouchement, je reste sur la touche, mes connaissances en la matière sont très insuffisante.

_________________
"L'imagination est plus forte que la science"
Albert Einstein
"un dé pour les dominer tous
un dé pour les unir
un dé pour les rassembler tous
et sur les tables, les faire jouer!"


Dim 20 Sep 2009 15:10
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Inscription : Lun 17 Mai 2004 11:13
Message(s) : 3131
Localisation : Près de Paris
Bonjour à tous,


On peut s'arrêter sur un petit plus gros que chez nos marsupiaux terrestres avec une évolution depuis des ovovivipares et donc un oeuf encore formé. Intermédiaire donc entre ovipares et marsupiaux.

Pour la poche, l'évolution s'est fait avant les mains et l'intelligence. Par ailleurs, son propre abdomen doit être une des zones les plus difficilement atteignables pour un Rith, du point de vue articulaire. Donc je pencherai pour une poche vers l'arrière.

_________________
@+

Benoît 'Mutos' ROBIN

"Si ce message n'est pas édité au moins 3 fois, attendez un peu, il n'est pas fini !"


Mer 23 Sep 2009 08:32
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Traduit en français par Maël Soucaze.